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Dans de nombreux ménages de Bukavu, les enfants grandissent dans des conditions de promiscuité extrême. Frères, sœurs, parents, voire parfois des voisins, partagent une même pièce pour dormir, faute d’espace ou de moyens. Cette cohabitation forcée, souvent banalisée, prive les enfants de leur droit à l’intimité, un besoin fondamental pour leur équilibre mental, leur développement personnel et leur sécurité émotionnelle. Pourtant, ce sujet reste rarement abordé, comme si les enfants devaient naturellement « s’adapter ».

Jérémie Katibu, 12 ans :
« Nous dormons tous dans une seule chambre : mes parents, mes trois sœurs et moi. Je n’ai même pas un petit coin à moi. Parfois, je ne dors pas bien parce que je me sens étouffé. »

Isabelle Mugaruka, 10 ans :
« Quand je veux me changer, je dois aller derrière la porte ou attendre que les autres sortent. Même pour pleurer, je n’ai pas de place tranquille. »

Mardochée Bemba, 13 ans :
« Mon frère et moi dormons dans le même lit que nos deux cousines. J’ai parfois honte, mais je n’ai pas le choix. Je n’ose jamais parler de ça. »

Deborah, 11 ans :
« Je veux juste avoir un coin pour lire, pour penser ou pour me reposer seule. Mais il y a toujours du bruit, de la lumière, et des gens autour. »

Ces témoignages révèlent un malaise discret mais profond : les enfants manquent d’espace personnel pour se développer sereinement. Le manque d’intimité les expose à l’inconfort, à la honte, à l’épuisement mental, et parfois à des risques plus graves liés à une cohabitation non surveillée. Ils grandissent dans un environnement où leurs besoins émotionnels sont étouffés.

Avis des spécialistes

Mme Solange Bahati, psychologue pour enfants :
« L’enfant a besoin d’un espace à lui, même minime. Sans cela, il développe une fatigue psychologique et une impression de ne jamais être libre. »

M. Jean-Luc Kambere, sociologue :
« Dans notre culture, le manque d’intimité est banalisé. Mais ses effets sont réels : mal-être, difficulté à se concentrer, à s’exprimer, ou à se construire une identité. »

Dr Nadège Lushiya, pédiatre :
« Certains enfants développent des troubles du sommeil, des migraines, ou un stress chronique à cause d’une surpopulation constante dans leur espace de vie. »

Sœur Judith Mbayo, éducatrice spécialisée :
« L’intimité ne signifie pas isolement. Elle signifie sécurité personnelle. Sans elle, l’enfant vit dans la confusion et parfois dans la peur. »

M. David Muke, enseignant :
« Un enfant qui n’a pas un coin à lui pour lire, écrire, ou juste se reposer, est souvent distrait ou frustré à l’école. Il ne trouve nulle part pour se recentrer. »

Mme Clarisse Mushagalusa, défenseure des droits de l’enfant :
« Même dans des maisons modestes, des solutions simples existent : un rideau, un coin symbolique, un respect de l’intimité verbale. Ce sont des gestes importants. »

Les spécialistes s’accordent à dire que l’intimité n’est pas un luxe, mais un besoin psychologique de base. En la négligeant, on favorise des enfants fatigués, repliés, parfois blessés intérieurement. Il est donc essentiel de sensibiliser les familles à respecter la vie privée de l’enfant, même dans des conditions précaires.

Le manque d’intimité chez les enfants est une violence silencieuse. Il étouffe leur liberté, leur croissance intérieure et leur équilibre émotionnel. Il est temps que les familles, même modestes, reconnaissent l’importance de préserver un minimum d’espace, de silence et de respect autour de l’enfant. Grandir, c’est aussi apprendre à être seul… parfois.

Louise Bibentyo, volontaire pour les enfants et les jeunes à Bukavu

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