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Dans les villages du territoire de Kabare, le départ massif des jeunes vers les centres urbains comme Bukavu et Goma devient une réalité de plus en plus préoccupante. Attirés par l’espoir d’une vie meilleure, d’un emploi stable ou d’une formation accessible, ces jeunes quittent leurs milieux ruraux, laissant derrière eux des communautés vieillissantes, des terres inexploitées et des initiatives locales inachevées.

Cet exode rural, souvent silencieux, fragilise profondément les dynamiques de développement local. Main-d’œuvre agricole en déclin, associations de jeunes désorganisées, perte des talents locaux : les conséquences sont multiples et durables. Ce phénomène interroge sur les causes profondes de ce départ : manque d’opportunités économiques, absence d’infrastructures sociales, ou simple quête de modernité ?

Cette enquête, réalisée du 10 au 13 juin 2025 en territoire de Kabare, donne la parole aux jeunes qui partent, à ceux qui restent, mais aussi aux leaders communautaires, enseignants, agriculteurs ou acteurs du développement,… et chacun apporte un éclairage sur cette tendance qui pourrait compromettre durablement l’avenir des communautés rurales.

Paroles de jeunes migrants

Jean-Baptiste, 29 ans, originaire de Mudaka, a quitté son village Cinjoma il y a deux ans :

« Je suis parti parce qu’il n’y avait rien pour moi ici. Je cultivais avec mes parents, mais on vendait difficilement les produits, il n’y avait pas de route, pas de débouché. Aujourd’hui, je conduis une moto à Bukavu. C’est dur, mais au moins je gagne quelque chose. »

Nabintu Cinama, 22 ans, étudiante à l’ISP Bukavu, évoque une autre motivation :

« À Kabare, l’éducation secondaire était accessible, mais après, aucune opportunité. J’ai voulu continuer mes études, m’éloigner un peu de l’environnement traditionnel, avoir une autre vie. »

Des villages vidés de leur jeunesse

À Bushumba, un chef du village constate amèrement la diminution de la participation des jeunes aux activités communautaires :

« Les jeunes ne veulent plus rester. Même les initiatives de coopératives agricoles n’attirent plus. Ceux qui restent sont peu nombreux et démotivés. »

Le manque d’infrastructures de base, routes, centres de formation, accès à Internet, renforce l’isolement des milieux ruraux et accélère cette fuite. Les agriculteurs, pour la plupart âgés, peinent à travailler les champs laissés par leurs enfants.

Une main-d’œuvre agricole en déclin

Dans ce territoire à forte vocation agricole, l’exode rural des jeunes met en péril la production locale. Furahini Bandeke, agricultrice à Nshaga, groupement de Bushwira, témoigne :

« Mon fils m’a laissé le champ d’oignons et est allé chercher du travail à Goma, mais depuis plusieurs mois déjà, il me dit toujours que là ça ne va pas, il n’a pas eu du travail. Entre temps, je suis incapable d’entretenir tout le champ seule. Et là, on perd beaucoup de récoltes.»

Les conséquences sont visibles : terres abandonnées, diminution de la production vivrière, augmentation des prix sur les marchés locaux. À long terme, cela pourrait fragiliser la sécurité alimentaire de toute la zone.

Les causes profondes de l’exode

Selon le sociologue Bienvenu Iragi, trouvé à Miti centre, les causes sont à la fois économiques, sociales et sécuritaires :

« Certes, il y a des causes de l’exode rural à Kabare, notamment l’insécurité persistante et le chômage. Les jeunes fuient en quête d’une vie meilleure. »

Il ajoute :

«Le jeune d’aujourd’hui ne veut plus être paysan comme ses parents. Il cherche l’indépendance, les réseaux sociaux, la vie urbaine. Il ne se projette plus dans les réalités du village. Et en même temps, les autorités ne créent pas d’alternatives sur place.»

Les formations agricoles sont peu valorisées. Le crédit rural est quasi inexistant. Les jeunes n’ont pas accès à des financements pour lancer des activités génératrices de revenus. Même les programmes d’ONG sont souvent ponctuels et mal adaptés aux aspirations locales.

Ceux qui restent, malgré tout

Malgré la tendance, certains jeunes choisissent de rester et de bâtir des projets à Kabare. Cubaka Tembo, un entrepreneur social de Miti, investit plus dans le petit commerce et l’élevage, mais aussi il forme ses pairs dans ces domaines :

« L’exode n’est pas une fatalité. Si on donne de la valeur à nos initiatives locales, si on encadre bien les jeunes, on peut construire quelque chose ici. Mais il faut une vraie volonté de la part de la jeunesse et de l’autre côté les autorités. »

Des groupes de jeunes se réorganisent autour de l’agroécologie, l’élevage local ou la fabrication de briques écologiques, des foyers améliorés,… Mais leur nombre reste insuffisant pour inverser la tendance actuelle.

Que dit la loi ?

La Constitution de la RDC, en son article 47, garantit le droit de chaque citoyen au développement. Ce principe inclut l’accès à l’éducation, à la formation, à un emploi décent et à un environnement propice à l’épanouissement économique.

La Loi n° 17/001 du 8 février 2017 relative à l’organisation générale de l’entrepreneuriat en République Démocratique du Congo encourage expressément la promotion de l’entrepreneuriat des jeunes. Elle prévoit notamment :

la facilitation de l’accès au financement pour les jeunes entrepreneurs ;

la création d’un cadre juridique favorable aux initiatives économiques des jeunes ;

l’encouragement de la création de petites et moyennes entreprises (PME) locales ;

la mise en place de structures d’accompagnement technique et de renforcement des capacités entrepreneuriales.

Malgré ce cadre législatif encourageant, l’absence de mécanismes concrets d’application en milieu rural freine l’émergence d’un entrepreneuriat jeune viable à Kabare. L’implémentation de ces dispositifs reste limitée, notamment par le manque de financement, l’insuffisance des infrastructures, et l’absence d’un accompagnement continu des porteurs de projets en zones rurales.

Quelles pistes de solution ?

Plusieurs acteurs locaux interrogés proposent des mesures concrètes pour endiguer l’exode rural des jeunes :

Créer des centres ruraux de formation professionnelle adaptés aux réalités locales.

Faciliter l’accès au crédit agricole pour les jeunes via des coopératives locales.

Valoriser l’agriculture moderne et les nouvelles technologies rurales.

Encourager l’entrepreneuriat jeune, avec un accompagnement technique et des débouchés assurés.

Investir dans les infrastructures rurales : routes, marchés, électricité, Internet,…

Impliquer les jeunes dans les activités agricoles et non agricoles, les intégrer dans les instances de prise de décision.

Selon Bienvenu Iragi, il est essentiel de :

« Lutter contre l’insécurité afin de travailler dans un climat de sérénité. Il y a un manque d’opportunités pour ces jeunes et de l’insécurité, avec comme conséquence la fuite vers des endroits jugés plus sûrs. Il faut renforcer la sécurité, promouvoir l’emploi, l’agriculture durable et l’intégration active des jeunes dans toutes les sphères de la vie communautaire. »

Que retenir en fin

L’exode rural des jeunes dans le territoire de Kabare est bien plus qu’un simple phénomène de mobilité : il traduit un profond malaise social, économique et identitaire. Si rien n’est fait, il risque de priver les communautés rurales de leur force vive et de compromettre tout espoir de développement local durable.

Mais la jeunesse de Kabare ne demande qu’une chose : qu’on lui donne une raison de rester.

Pascal Marhegane Ki-Moon, Volontaire pour les enfants et les jeunes au Sud-Kivu

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