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Ils dorment sur les étals des marchés, lavent des motos pour 200 FC, mendient un morceau de manioc. En territoire de Kabare, dans la province du Sud-Kivu, une génération d’enfants vit — ou plutôt survit — dans la rue. Invisibles aux yeux de beaucoup, ces enfants en situation de rue grandissent dans l’ombre : sans voix, sans toit, sans école. Alors ils crient en silence leur droit de vivre dignement.

Le matin sur le marché de Katana

Il est 6h30, lundi 9 juin, le soleil se lève sur le marché de Katana, encore calme. À l’arrière d’un étal en bois, un reporter de Watoto News apercoit un petit garçon, à moitié allongé dans ce lieu poussiereux où il a passé la nuit. Il s’appelle Jonas ; il a 11 ans. Pieds nus, une chemise déchirée sur le dos, il serre une bouteille vide.

« Je dors ici parce que je n’ai plus de maison. Mon père est mort et ma mère est partie à Bukavu. Je ne sais pas où. Mon oncle me battait, c’est pourquoi j’ai décidé de fuir. »

Selon plusieurs témoignages recueillis par Watoto News, comme lui, ils sont des dizaines, peut-être des centaines, à arpenter les rues des centres de Kabare (Katana, Mudaka, Miti et Kavumu) à la recherche d’un peu de nourriture, de quelques francs, ou simplement d’un endroit où ne pas être battus.

Des enfants abandonnés par la société

Ces enfants ne sont pas tous orphelins.
Certains ont fui des foyers violents, d’autres ont été abandonnés après un divorce, ou envoyés travailler par leurs responsables. Cependant, tous ont un point commun : l’absence totale de protection.

Ils survivent en lavant des motos, des véhicules, en portant des charges, en mendiant ou en fouillant les poubelles.

« Je mange quand on me donne à manger. Sinon, je bois de l’eau », confie Rachel, âgée de 11 ans.

Le droit, ignoré sur le terrain

La RDC est signataire de la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE). L’article 27 de ce traité international affirme :

« Tout enfant a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer son développement physique, mental, moral et social. »

Ce droit est également garanti par l’article 41 de la Constitution de la République Démocratique du Congo, qui déclare :

« Tout enfant a droit à une protection particulière de sa famille, de la société et de l’État pour son épanouissement. »

Mais à Kabare, ces droits sont piétinés. Enfants affamés, sans abri, sans accès aux soins, parfois battus ou abusés. La plupart n’ont jamais bénéficié d’un suivi social, encore moins psychologique.

Témoignage d’une vie à la marge

Déborah, 13 ans, lave les casseroles dans des restaurants de rue à Mudaka. Elle gagne 300 francs congolais par jour.

« Je dors derrière les maisons. Parfois je mange, parfois non. »

Marcel, 10 ans, n’a jamais mis les pieds à l’école. Il travaille comme pousseur de sacs au marché de Kavumu.

« On me paie avec des bouts de pain. Je suis content quand je trouve un œuf. »

Tous expriment la même chose : la fatigue, la peur et le rejet.

Pourquoi sont-ils là ?

D’après plusieurs chefs d’agglomération de Kabare approchés par votre média, les causes sont multiples :

Décès des parents : souvent à cause de maladies ou de conflits.

Violences familiales : beaucoup fuient des foyers brutaux.

Pauvreté extrême : rendant l’éducation inaccessible.

Instabilité familiale : divorces, abandons…

Mais surtout, l’absence de structures d’accueil dans le territoire.

« Il n’y a pas assez de centres pour enfants vulnérables ici. Aucune prise en charge publique », confirme Madame Bahati, assistante sociale à Katana.
« Dans les rares cas où l’enfant est signalé à une autorité, la réponse est souvent inexistante. Plusieurs ONG ont quitté la région, faute de financement et d’une insécurité grandissante », ajoute-t-elle.

La rue, zone de non-droit pour les enfants

La vie dans la rue expose les enfants à :

Violences physiques (infligées par des adultes ou d’autres enfants)

Agressions sexuelles, surtout pour les filles

Consommation de drogues, notamment la colle

Exploitation économique, parfois par des adultes qui les utilisent pour mendier ou voler

Au-delà de ces dangers, certains enfants, trop jeunes pour comprendre, deviennent eux-mêmes auteurs de délits mineurs.

« Il faut être fort ici. Quand tu es seul, tu te bats. Tu n’as pas le choix », dit Junior, 13 ans, qui dort sous un vieux bus désaffecté à Kavumu. Il rêve de retourner à l’école,
« même pour être balayeur dans une classe. »

Et la communauté, entre fatigue et indifférence

Interrogés, plusieurs habitants reconnaissent la présence des enfants dans la rue, mais beaucoup les perçoivent comme des voyous, voleurs ou enfants sans respect. Peu les considèrent comme des victimes.

Alfred Masumbuko, chef de village à Cinjoma/Mudaka, le confirme :

« Ils sont nombreux, mais on ne sait plus quoi faire. Il faudrait un projet sérieux, pas seulement leur donner du pain. »

« Ces enfants ne sont pas méchants. Ils sont en danger », insiste un pasteur de Mudaka, qui tente, à ses frais, de nourrir quelques-uns chaque dimanche.

Le silence des autorités

Interrogé à Kavumu, un agent administratif local répond de manière évasive :

« Oui, nous savons qu’il y a des enfants dans la rue… mais il n’y a pas de budget, pas de programme. C’est à la famille de s’en occuper. »

Des pistes oubliées

Des solutions simples existent pourtant :

Mise en place de centres d’accueil communautaires

Création de classes de rattrapage scolaire

Soutien aux familles à risque

Formation de travailleurs sociaux locaux

Mobilisation des ONG, Églises et autorités locales

Mais tout cela exige une volonté politique et une coordination effective.

Une dette morale à réparer

À Kabare, des enfants vivent sans noms, sans voix et sans avenir. Pourtant, ils sont titulaires de droits.
Ils devraient être protégés. Mais la rue les détruit, jour après jour, dans l’indifférence générale.

Leur cri est simple :

« Donnez-nous une vie, pas une survie. »

Dans le cadre de cette enquête réalisée du 7 au 11 juin 2025 dans plusieurs villages de Kabare, les prénoms ont été changés pour protéger l’identité des enfants victimes.

Par Yseult Lwango, volontaire pour les enfants et les jeunes à Kabare

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