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Le territoire de Kabare, situé dans la province du Sud-Kivu fait face à une crise humanitaire persistante depuis Mi-Fevrier dernier. Une situation qui bouleverse le quotidien de ses habitants. Parmi les plus touchés figurent les enfants et les adolescents, dont la santé mentale est affectée à mesure que l’insécurité, les déplacements forcés et la précarité se prolongent.

Des traumatismes silencieux

Kavumu, Katana, Miti ou encore Mudaka sont autant de localités où de nombreuses familles ont fui l’insécurité. Selon des leaders communautaires contactés par Watoto News, plusieurs enfants ont été témoins d’actes de violence extrême, y compris de cas de mort d’homme en recourant à la justice populaire.

« Enquête: Des enfants et des ado traumatisés par l’impact de la crise humanitaire à Kabare

À Mudaka, Monsieur Antoine, un père de famille, témoigne également :

« Mes enfants ne rient plus comme avant. Même quand je les appelle, ils sursautent. J’ai l’impression qu’ils portent un poids que je ne peux pas alléger. Il suffit qu’un bruit fort éclate pour qu’ils se cachent ou se mettent à pleurer,…ce n’était pas comme ça avant. Leur insouciance a disparu, remplacée par une peur que je ne comprends pas toujours. »

La situation empire en silence. L’absence de psychologues et de structures spécialisées laisse ces jeunes sans soutien.
À l’école, certains enseignants rapportent des cas de troubles de concentration, d’agressivité soudaine ou de retrait social.

« Certains de mes élèves se sont mis à crier en plein cours après avoir entendu un bruit de crevaison d’un pneu d’une voiture non loin de l’école. Ils pensaient que c’était un coup de balle, » raconte un enseignant d’une école primaire en groupement de Miti.

Le regard d’un expert sur ce traumatisme

Le psychologue Lucien Bunvikane, Officier Santé Mentale et soutien psychosocial à International Medical Corps (IMC), alerte :

« Les enfants et adolescents exposés à la crise humanitaire dans le territoire de Kabare présentent de nombreux troubles psychologiques: anxiété, insomnies, cauchemars récurrents, troubles du comportement ou du développement, voire des symptômes de stress post-traumatique. Ces manifestations ne sont pas toujours visibles immédiatement, mais elles s’installent progressivement et affectent profondément la vie scolaire, sociale et émotionnelle des jeunes.
Il faut comprendre que la crise ne se limite pas à la perte de biens matériels. Elle brise aussi des repères affectifs et sociaux essentiels à la construction de l’enfant. Lorsqu’un enfant est forcé de fuir, voit la violence ou perd un proche, cela crée une rupture intérieure. Sans prise en charge, ces blessures peuvent s’aggraver avec le temps. »

À Kavumu, une élève témoigne de ce handicap psychologique :

« Je n’arrive plus à me concentrer comme avant. Dès que j’entends un bruit, j’ai peur,… Même la nuit, je fais des cauchemars. »

La charge émotionnelle des adolescents

Les adolescents vivent une double peine: à la peur s’ajoute le fardeau de responsabilités précoces. Nombreux d’entre eux doivent travailler pour nourrir leur famille déplacée. D’autres, surtout les filles, sont contraintes à des mariages précoces ou exposées aux violences sexuelles.

« Les filles enceintes avant 18 ans sont plus nombreuses qu’avant. Elles disent que c’est leur seul moyen de survie, » regrette une infirmière de la Zone de Santé de Miti-Murhesa.

Des enquêtes menées dans plusieurs coins du territoire de Kabare révèlent un sentiment d’abandon chez les jeunes:

« Nous ne voyons personne venir pour nous écouter, même pas les autorités locales, » déclare un adolescent déplacé à Bushumba.

Peu de réponses, mais quelques initiatives locales

Malgré ce tableau sombre, quelques rares initiatives émergent. À Miti par exemple, des associations de jeunes comme AJEEM, AJEDD, JSK, en collaboration avec le Conseil Local de la Jeunesse, ont créé des occasions pour discuter avec les jeunes et les adolescents.

« Nous ne sommes pas des experts, mais écouter, discuter ou encore jouer avec nos jeunes, ça aide déjà. Ça détraumatise, » explique Pascal Bujiriri, président du CLJ-Miti.

Mais ces actions restent marginales et sous-financées. Le territoire de Kabare ne dispose pas de programme structuré de santé mentale pour enfants. Les besoins sont immenses.

« Il est temps que les autorités et partenaires sanitaires mettent la santé mentale au cœur de la réponse humanitaire, » plaide un agent sanitaire rencontré à Kavumu.

Une urgence remarquable

L’impact psychologique de la crise humanitaire sur les jeunes de Kabare est une urgence trop remarquable. Sans accompagnement, ces blessures mentales risquent de compromettre l’avenir d’une génération déjà meurtrie.

Le mal étant profond. Que faire ?

Face à l’ampleur des besoins, il devient important d’investir dans des solutions durables : espaces sûrs, personnel formé, et reconnaissance officielle de la santé mentale comme priorité humanitaire.

Le psychologue Lucien Bunvikane donne plusieurs recommandations:

« D’abord, intégrer la santé mentale dans toutes les réponses humanitaires au même titre que la nutrition ou les soins physiques. Ensuite, il est important de former les enseignants, les parents et les leaders communautaires aux premiers secours psychologiques. Ils peuvent devenir des relais efficaces de soutien au quotidien. »

Il parle également de la nécessité de mettre en place des espaces sûrs dans les écoles et les communautés, où les enfants peuvent parler, jouer, s’exprimer librement. Les activités artistiques, sportives et culturelles sont des outils puissants pour libérer la parole et reconstruire l’estime de soi.
Enfin, il recommande le déploiement de professionnels qualifiés dans les zones affectées, mais aussi la mobilisation de jeunes bénévoles pour des actions de sensibilisation:
« Que les personnels qualifiés soient affectés dans les zones touchées par la crise. Les jeunes doivent aussi se mobiliser. La santé mentale ne doit plus être considérée comme un luxe, mais comme un droit fondamental dans toute situation de crise. » conclut le psychologue Lucien Bunvikane.

Cet article s’appuie sur des témoignages recueillis entre le 03 et le 07 mai 2025 dans plusieurs localités du territoire de Kabare.

Pascal Marhegane Ki-Moon (PMK),
Volontaire pour les enfants et les jeunes au Sud-Kivu

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