
Dans de nombreux foyers de Bukavu, les enfants aînés endossent très tôt des responsabilités lourdes : s’occuper des plus jeunes, accomplir les tâches ménagères, aller puiser de l’eau ou même subvenir aux besoins familiaux. Ces charges précoces, bien que perçues comme « normales » dans certaines cultures, privent souvent ces enfants de leur droit au jeu, au repos et, parfois, à l’éducation. Derrière le sourire d’un aîné se cachent fatigue, sacrifices silencieux et une enfance écourtée.
Florence Nechi, 13 ans :
« Chaque matin, je me réveille avant tout le monde pour faire la vaisselle, laver les petits et préparer le repas. J’arrive souvent en retard à l’école et je suis trop fatiguée pour suivre. »
Didier Mugisho, 15 ans :
« Quand ma mère part vendre au marché, c’est moi qui garde la maison. Je ne peux pas sortir, ni jouer avec les amis. Je dois aussi aider mes frères à faire leurs devoirs. »
Prisca Empire, 12 ans :
« Parfois, je reste à la maison pour garder mon petit frère malade. J’aime ma famille, mais j’aimerais aussi avoir du temps pour moi, pour jouer ou me reposer. »
Junior Mahuno, 14 ans :
« Mon père est mort. Je suis devenu comme le chef de famille. Je vends de l’eau en sachet pour que mes sœurs puissent aller à l’école. Mais moi, j’ai arrêté en 6e année. »
Ces témoignages illustrent à quel point le rôle d’aîné peut devenir un fardeau, empêchant certains enfants de vivre pleinement leur enfance. Entre sacrifices, décrochage scolaire et fatigue émotionnelle, beaucoup perdent une part de leur innocence, souvent dans l’indifférence générale.
Avis des spécialistes
Mme Léonie Bahati, sociologue :
« La société attend trop des enfants aînés sans leur demander s’ils sont prêts. Cela peut créer des frustrations et un sentiment d’injustice. »
M. André Bisimwa, enseignant :
« Ces enfants arrivent souvent à l’école épuisés ou absents. Leurs performances chutent, et certains finissent par abandonner. »
Sœur Justine Kavira, religieuse et encadreuse :
« L’aîné n’est pas un parent. Il a droit au jeu, au repos et à l’éducation comme les autres enfants. »
Mme Prisca Mulezi, psychologue pour enfants :
« Certains développent une anxiété ou une culpabilité constante. Ils ont du mal à se détacher de leur rôle même à l’âge adulte. »
Dr Patrick Munganga, pédiatre :
« Le stress quotidien peut affecter la santé physique de ces enfants : maux de tête, fatigue chronique, manque d’appétit. »
Mme Rachel Mbula, défenseure des droits de l’enfant :
« Confondre un enfant avec un adulte est une erreur. Les responsabilités doivent être adaptées à son âge et à sa capacité. »
Les spécialistes sont unanimes : confier des tâches légères à un enfant est normal, mais lui imposer un rôle parental constitue une forme de négligence des droits fondamentaux. Ces enfants ont besoin d’un équilibre, de reconnaissance et de protection.
Être l’aîné ne devrait jamais signifier renoncer à son enfance. La société doit comprendre que chaque enfant, quel que soit son rang dans la fratrie, a droit au repos, à l’éducation, aux loisirs et à une vie épanouie. Libérons-les de ce fardeau silencieux.
Louise Bibentyo, volontaire pour les enfants et les jeunes à Bukavu
