0 5 minutes 10 mois

À Bukavu, les vacances scolaires ne riment pas avec repos pour de nombreux enfants. Tandis que certains profitent de moments de détente, d’autres arpentent les rues, les marchés ou les décharges, animés par un objectif clair : réunir les moyens nécessaires pour retourner à l’école. Vente d’eau en sachets, de fruits, collecte de bouteilles ou petits boulots, ces enfants endossent des responsabilités d’adultes pour espérer retrouver les bancs de l’école à la rentrée. Une réalité difficile, mais de plus en plus fréquente dans les quartiers défavorisés de la ville.

Nadine Kasole, 12 ans, vend de l’eau glacée sur l’avenue Industrielle. Chaque matin, elle remplit sa bassine et sillonne les rues :
« Je gagne entre 1 500 et 2 000 francs congolais par jour. C’est pour acheter mes cahiers et payer la participation. Je ne veux pas rester en arrière à la rentrée. »
Elle confie que la chaleur est épuisante, mais sa volonté d’étudier l’emporte.

Patrick, 14 ans, passe ses journées à ramasser des bouteilles plastiques dans les caniveaux de Kadutu. Il les revend à un petit centre de tri.
« J’ai déjà 12 000 francs, mais il me manque encore pour l’uniforme. Le travail est sale et parfois dangereux, mais je préfère ça à mendier. »

Sifa Maneno, 13 ans, aide sa cousine à vendre des bananes au marché de Nyawera.
« Je commence à 6 heures et je reste jusqu’au soir. Elle me donne une partie des ventes. J’ai déjà acheté mes chaussures, maintenant je cherche pour les cahiers. »
Fatiguée, elle reste néanmoins fière de contribuer à sa scolarité.

Michael Mungwakonkwa, 15 ans, pousse une brouette dans le quartier Panzi, transportant des marchandises.
« Une course me rapporte parfois 1 000 francs. J’ai déjà acheté un sac et des stylos. Certains se moquent de moi, mais je veux retourner en classe bien préparé. »

Avis des spécialistes

Le sociologue Clément Bashige souligne que ce phénomène traduit une désorganisation sociale grave :
« L’enfant est perçu comme une ressource économique temporaire. C’est le signe que les mécanismes de solidarité familiale et publique sont défaillants. »

La psychologue Annie Kabungulu explique que ces enfants développent une anxiété chronique :
« Le fait de devoir assurer leur propre rentrée les place dans une insécurité mentale constante. Certains souffrent de troubles du sommeil, d’autres d’une perte d’estime de soi. »

Le professeur de pédagogie Léon Kalinga observe que ces enfants arrivent souvent épuisés à la rentrée :
« Ils sont physiquement présents, mais mentalement absents. La concentration est faible, l’énergie est épuisée. Ce sont des élèves qui décrochent vite. »

Le médecin pédiatre Dr Jean-Chris Safari alerte sur les risques sanitaires :
« Entre les déchets, la chaleur et la mauvaise alimentation, ils développent des maladies infectieuses, des problèmes respiratoires et parfois des blessures non soignées. »

La sociologue Marie-Claire Nyalukemba estime que cette situation engendre une génération brisée :
« Ce sont des enfants qui grandissent dans l’effort et le sacrifice. Ils intériorisent l’idée que tout ce qui est essentiel doit être douloureusement mérité. »

Le psychopédagogue David Nyamushwa ajoute que cette réalité peut entraîner un rejet progressif de l’école :
« Quand un enfant se donne autant pour y retourner et se heurte ensuite à l’échec ou à l’humiliation, il peut totalement se désintéresser de l’apprentissage. »

La débrouillardise des enfants pendant les vacances est un signal d’alarme. Derrière ces efforts individuels se cachent des dysfonctionnements structurels profonds : pauvreté extrême, échec du système éducatif gratuit, défaillance des institutions. Cela appelle des mesures urgentes : soutien matériel direct, renforcement de la santé scolaire, et valorisation de la dignité de l’enfant dans les politiques publiques.

À Bukavu, ces enfants qui affrontent les rues, les marchés et les décharges pour financer leur éducation méritent l’admiration. Mais ils méritent surtout une société qui les protège, les soutient et leur garantit un accès digne et équitable à l’école. Car une école que l’on rejoint après tant de sacrifices n’est plus un droit, mais un privilège chèrement arraché.

Louise Bibentyo volontaire pour les enfants et les jeunes au sud kivu

Auteur/autrice

Laisser un commentaire : Que pensez-vous de cet article ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.