
Le tribalisme, ce poison discret transmis de génération en génération, continue d’alimenter les divisions parmi les habitants de la ville de Bukavu. Pourtant, certains osent briser le silence et questionner un héritage qui éloigne les uns des autres. Mais pour d’autres, la douleur reste trop vive pour envisager le pardon.
« Ce n’est pas moi, mais ça me choque. » Ces mots de Fazili Irere, 17 ans, élève en 4e HP dans une école de Bukavu, traduisent un malaise profond. Si elle affirme que le tribalisme n’est pas fort dans son établissement, elle reste troublée par des scènes ordinaires de discrimination.
« Une de mes collègues est moquée à cause de son accent shi quand elle parle français. Certains disent qu’elle devrait rester au village avec son comportement. »
Pour Fazili, ces humiliations trouvent racine dans l’éducation familiale : « Nos parents ne nous apprennent pas à vivre ensemble, à respecter les différences. »
Une réflexion partagée par Désiré Ciruza, 21 ans, étudiant en informatique de gestion à l’ISP Bukavu. Pour lui, le tribalisme ne se manifeste pas seulement à travers des conflits ouverts, mais aussi dans des phrases banales, répétées sans conscience :
« On dit parfois que les Bashi sont des voleurs, que les Barega sont des sorciers… Ces clichés, on les entend depuis l’enfance, à table, dans les conversations de famille. À force, on y croit, on les perpétue. »
Désiré appelle à un changement profond dans les foyers : « Il faut que les parents jouent leur rôle, qu’ils brisent cette chaîne. Car tant qu’on reste divisés, on reste sous-développés. »
Au marché de Bondeko, Irenge, 25 ans, vendeur ambulant, a lui aussi grandi dans un environnement de méfiance tribale. Mais la réalité l’a forcé à revoir son jugement :
« Mes parents me disaient de ne jamais faire confiance aux gens de tel pays. Pourtant aujourd’hui, je vais chez eux faire mes achats agroalimentaires. Ils sont chaleureux, et on s’entend bien. »
Irenge a choisi de tourner le dos aux discours du passé : « Il y a des choses à laisser au passé. Il faut avancer, ensemble, c’est comme ça qu’on aura une Afrique grande. »
Mais tout le monde ne partage pas cette volonté de réconciliation. Toujours au marché de Bondeko, dans la commune de Kadutu, maman Safari, 32 ans, s’exprime avec douleur et amertume :
« Moi je ne peux jamais manger à la même table que les gens de ce pays-là. Mon grand frère a été tué, décapité, par des gens qui parlaient leur langue. »
Même après des années, la blessure reste vive : « Jusqu’à aujourd’hui, ça me fait mal. Et mes enfants, je leur dis de ne jamais oublier que ces gens-là ne nous aiment pas. »
Pour Safari, la souffrance familiale a figé le temps, et avec lui, toute possibilité de pardon.
Quand la jeunesse hésite entre mémoire et avenir
Ces témoignages, bien que contrastés, révèlent une réalité complexe : certains jeunes refusent de continuer à porter la haine transmise par leurs aînés, tandis que d’autres restent prisonniers d’un passé douloureux, nourri de tragédies personnelles.
Mais une question cruciale traverse toutes ces voix : jusqu’à quand allons-nous continuer à nous définir par ce qui nous sépare ?
Le tribalisme, même silencieux, entretient la peur, la division et freine le développement collectif. Il trouve sa force dans les non-dits, les stéréotypes répétés, les blessures non guéries. Pourtant, des voix s’élèvent, osent questionner, tendent la main.
Et si notre génération avait la responsabilité de désapprendre la haine pour réapprendre la paix ?
Gabriel Cubaka, volontaire pour les enfants et les jeunes à Bukavu
