0 5 minutes 10 mois

Dans plusieurs régions d’Afrique, la migration des parents vers les villes ou l’étranger, en quête de meilleures conditions économiques, laisse derrière eux des enfants souvent confiés à des proches. Si cette décision vise à offrir un avenir meilleur à la famille, elle bouleverse profondément le quotidien des jeunes restés sur place. Entre solitude émotionnelle, responsabilités précoces et stratégies de survie, ces enfants développent une résilience parfois invisible, mais marquante.

Bénie Namegabe, 15 ans, vit à Mudaka :
« Ma maman est partie à Kinshasa depuis deux ans. Elle m’appelle parfois, mais ce n’est pas pareil. Je m’occupe de mes deux petits frères. Parfois, je me sens seule, j’aimerais qu’elle soit là pour me conseiller. »

Patrick Timbwa, 17 ans, habitant de Cahi :
« Mon père travaille à Kamituga. Je suis l’homme de la maison maintenant. Je vais à l’école, je m’occupe du jardin, des courses, et je dois aussi rassurer ma mère. C’est lourd, parfois. »

Dorcas Maisha, 14 ans, élève à Nyawera :
« Je vis avec ma tante depuis que mes parents sont en Afrique du Sud. Elle est gentille, mais je sens que je ne suis pas chez moi. Il me manque la chaleur de ma vraie famille. »

Job Murhula, 16 ans, quartier Panzi :
« Je n’ai jamais voulu que mes parents partent, mais on manquait de tout. Depuis, j’ai appris à me débrouiller. Je vends de petits trucs pour payer mes cahiers. Je ne suis pas fâché, mais j’ai grandi trop vite. »

Avis des spécialistes

Pr. Nadine Kambere, sociologue (ISP Bukavu)
« La migration parentale produit un vide affectif difficilement compensé. L’enfant se retrouve sans repère stable et doit gérer des responsabilités d’adulte. Cela modifie sa perception de l’enfance et accélère sa maturité émotionnelle, parfois au prix d’un traumatisme silencieux. »

Dr Aimé Mulume, psychologue pour enfants (Centre SOS Bukavu)
« Ces jeunes développent une forme de résilience impressionnante, mais souvent au détriment de leur bien-être émotionnel. Ils intériorisent leurs douleurs, deviennent surresponsables, et manquent de temps pour être simplement des enfants. Il faut mettre en place des espaces d’écoute et de soutien. »

Esther Byadunia, éducatrice spécialisée à Bagira :
« Les jeunes laissés derrière sont les grands oubliés des politiques migratoires. Ils vivent une séparation imposée, sans toujours comprendre les raisons. Certains sombrent dans la rébellion ou la dépression, d’autres deviennent des soutiens familiaux à 12 ou 13 ans. »

Dr Patrick Nyamugabo, anthropologue (Université de Goma)
« La migration des parents bouleverse la structure familiale traditionnelle. Autrefois, l’éducation était collective ; aujourd’hui, les enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes ou à des figures d’autorité secondaires. Cela crée un sentiment d’instabilité. »

Sœur Denise Kasinga, assistante sociale (Panzi)
« Quand les parents migrent, ce sont souvent les aînés qui prennent le relais à la maison. Une fille de 14 ans devient “petite maman”. Cela peut créer des frustrations, mais aussi révéler une force intérieure étonnante. Il faut les accompagner sans les culpabiliser. »

Abedi Mushagalusa, spécialiste en protection de l’enfance (UNICEF Bukavu)
« Cette problématique est sous-documentée, pourtant elle concerne de nombreuses familles. Il faut adapter les politiques sociales pour soutenir ces jeunes : en milieu scolaire, dans les structures de santé mentale, et surtout dans l’accompagnement psychosocial. »

Tous les experts s’accordent à dire que la migration des parents, bien qu’économiquement motivée, génère un coût émotionnel élevé pour les jeunes restés derrière. Entre solitude, surcharge de responsabilités et besoin d’affection, ces enfants développent une résilience remarquable. Mais cette résilience ne doit pas masquer leurs besoins. Les initiatives communautaires, scolaires et psychologiques doivent être renforcées pour leur offrir un soutien structurant et reconnaître leur réalité silencieuse.

Loin des projecteurs, des milliers de jeunes vivent l’absence parentale comme une épreuve quotidienne. Entre devoir de grandir trop vite et nécessité de tenir bon, leur histoire mérite d’être entendue. Redonner à ces jeunes un espace de parole, un soutien et des perspectives, c’est aussi redonner sens à la migration familiale.

Louise Bibentyo, volontaire pour les enfants et les jeunes à Bukavu

Auteur/autrice

Laisser un commentaire : Que pensez-vous de cet article ?

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.