
À Kabare, au nord du chef-lieu de la province du Sud-Kivu, à l’est de la RDC, les jeunes grandissent entre désœuvrement et oubli. L’absence criante d’infrastructures d’encadrement, de loisirs, de culture ou de formation extrascolaire plonge la jeunesse dans un vide profond. Une situation préoccupante, qui va à l’encontre des droits reconnus aux enfants par la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE), pourtant ratifiée par la RDC. Témoignages, constats, causes et quelques lueurs d’espoir.
Une jeunesse visible… mais invisible
16 heures, jeudi 19 juin 2025 à Cibumbiro. Les élèves sortent d’une école primaire, usés par la journée. Pas de bibliothèque, pas de terrain de jeu, pas de salle de sport. Pas même un coin aménagé où ils pourraient discuter, lire ou apprendre autrement. Muderhwa Nabuanga Joël, 14 ans, s’assied avec son frère cadet à l’ombre d’un arbre.
« On rentre lentement. Chez nous, y a rien à faire. On attend que le soleil se couche, c’est tout. »
Dans le territoire de Kabare, plus de 60 % de la population a moins de 25 ans. Mais cette jeunesse n’a aucun espace pour se découvrir, se construire, se rassembler. À peine sortis de l’école, les enfants et adolescents sont absorbés par le vide — ou parfois par des activités à risque.
« Beaucoup de jeunes finissent dans les cabarets, les champs ou les groupes de rue. Ce n’est pas parce qu’ils sont délinquants, mais parce qu’il n’y a rien pour eux, nulle part », explique M. Bashizi, enseignant à Kavumu.
Témoignages : des talents et des rêves à l’abandon
Nsimire Clarisse, 17 ans, Mudaka :
« Je veux devenir journaliste. Mais à part l’école, je n’ai jamais vu de micro, jamais touché un ordinateur. On nous parle d’avenir, mais on ne nous donne aucun outil. »
Juvénal, 15 ans, Katana :
« Moi, je chante. On a un groupe, mais on n’a jamais eu un endroit où répéter. Si on fait du bruit à la maison, les voisins crient. »
Cubaka Ndaro Patrick, 18 ans, Luhihi :
« Il y a des gars qui partent au Rwanda, ou dans des mines, parce qu’ici, on les appelle “bandits” juste parce qu’ils n’ont rien à faire. »
Ces voix ne sont pas isolées. Partout à Kabare, les jeunes expriment la même frustration : l’absence de reconnaissance, de soutien, d’espaces pour être simplement jeunes.
Ce que dit (et impose) la Convention relative aux droits de l’enfant
La CDE garantit plusieurs droits clairement bafoués à Kabare :
Article 31 : Droit au repos, au jeu, à la participation aux activités culturelles et artistiques.
Article 12 : Droit d’être entendu dans toutes les décisions les concernant.
Article 15 : Liberté d’association et de réunion pacifique.
Article 29 : Droit au développement de la personnalité, du talent et des capacités mentales et physiques.
« Le vide infrastructurel n’est pas une simple question de pauvreté. C’est une violation des droits fondamentaux de millions d’enfants. » Me Jeanne Mukabalera juriste spécialisée en droits de l’enfant à Bukavu.
Les causes : silence budgétaire, rupture générationnelle, désengagement local
En interrogeant éducateurs, chefs coutumiers et membres d’associations locales, plusieurs causes majeures émergent :
Absence de politique jeunesse territoriale structurée.
Aucun budget local dédié aux loisirs ou à la culture jeunesse depuis au moins cinq ans dans la plupart des groupements.
Des autorités locales davantage préoccupées par l’administration foncière, la sécurité ou la politique que par la jeunesse.
Rupture générationnelle : les anciens ne transmettent plus, les jeunes n’ont pas de médiateurs.
« Quand on veut créer un club de foot, on nous demande de payer un terrain. Quand on veut organiser une formation artistique, il faut demander une autorisation comme si on préparait une révolution. » – Jean-Luc, animateur bénévole à Cirunga.
Des notables qui s’inquiètent (mais restent limités)
Certaines autorités coutumières, éducatives ou religieuses tirent la sonnette d’alarme.
« On est en train de rater cette génération. Quand tu n’as pas un centre de jeunesse, pas de bibliothèque, même pas de radios communautaires suffisantes qui donnent la parole aux jeunes… tu les pousses vers l’oubli. » Chef d’un village en groupement de Bugorhe.
« On voit des jeunes qui écrivent, dessinent, veulent créer… mais où vont-ils aller ? Les ONG ne s’intéressent qu’aux conflits et à l’urgence. La jeunesse, c’est du long terme. » – Sœur Justine, responsable d’un foyer d’accueil dans la contrée.
Malgré tout, des graines de résistance
Il serait injuste de dire que rien ne se fait. Des initiatives communautaires courageuses existent, souvent portées par les jeunes eux-mêmes ou par des bénévoles :
À Mudaka, un groupe d’adolescents a ouvert un petit club de lecture informel, avec de vieux livres récupérés.
À Kavumu, une enseignante anime un atelier de théâtre inter-écoles les week-ends.
À Cirunga, des mamans ont lancé un atelier de couture pour filles déscolarisées.
À travers le centre Jenga Tumaini, des jeunes bénéficient d’un encadrement en football, basketball, art culinaire et couture.
À Kamavua, un jeune animateur sportif réunit chaque samedi 40 garçons autour d’un seul ballon.
« Ce qu’on fait, c’est presque rien. Mais si on attend que l’État nous aide, on n’aura jamais rien. Alors on commence avec ce qu’on a. » Espoir, 23 ans, éducateur volontaire.
Recommandations : ne pas investir dans la jeunesse, c’est financer l’instabilité
Les personnes interrogées par Watoto News proposent des pistes concrètes :
Pour les autorités locales :
Inscrire une ligne “jeunesse” dans le budget local
Libérer des espaces publics pour des centres de jeunes
Instaurer une “Journée d’expression des enfants” annuelle dans chaque groupement
Pour les ONG et bailleurs :
Appuyer les initiatives locales déjà existantes
Former des animateurs culturels, sportifs et éducatifs
Financer des kits de base pour les activités parascolaires
Pour les écoles et communautés :
Garder les cours ouverts après 14h pour les activités
Créer des comités jeunesse mixtes avec adultes et jeunes
Transmettre les savoirs locaux (contes, danses, artisanat)
Ce n’est pas une faveur qu’on leur doit. C’est un droit.
Les enfants et les jeunes de Kabare ne demandent ni luxe ni charité. Ils réclament ce que la loi leur garantit : le droit de jouer, de s’exprimer, de créer, d’être écoutés.
Les infrastructures d’encadrement et de loisirs ne sont pas un supplément de luxe, mais un pilier fondamental de leur développement.
Tant qu’elles n’existent pas, la CDE reste un document inerte. Et la jeunesse, un potentiel brisé.
« Une jeunesse sans encadrement, c’est comme une rivière sans lit : elle déborde, elle détruit, elle s’égare. » conclut Mulinga Masumbuko Alfred, chef de village de Cinjoma/Mudaka.
Yseult Lwango, volontaire pour les enfants et les jeunes à Kabare
