
Tous les jours, elles sont là. Invisibles pour certains, insupportables pour d’autres, mais bien réelles. Âgées d’à peine 12 ou 13 ans, des fillettes errent dans les rues de Bukavu, dormant à même le sol, tendant la main aux passants ou fouillant les poubelles pour survivre. Sans abri, sans école, sans soins. Elles n’ont que la rue… et parfois la violence.
Un phénomène en hausse
La présence d’enfants en situation de rue à Bukavu n’est pas nouvelle. Ce qui inquiète aujourd’hui, c’est le nombre croissant de jeunes filles préadolescentes. Selon des observations informelles de travailleurs sociaux et d’ONG locales, leur nombre a nettement augmenté depuis 2023, conséquence directe de la pauvreté, des violences domestiques, des ruptures familiales et, parfois, des conflits dans les zones rurales voisines.
Beaucoup ont fui des foyers où elles étaient battues, négligées ou abusées. D’autres ont perdu leurs parents ou ont été rejetées, accusées de sorcellerie ou victimes de grossesses précoces.
Sarah, 13 ans, enfant d’un soldat, confie à Watoto News :
« Je suis ici parce que c’est le seul endroit qui me tolère. Mes parents ont fui la guerre. »
Une vie exposée à tous les dangers
« La rue, pour une fille de 12 ans, est un espace de dangers constants. Ces enfants sont exposées aux agressions sexuelles, aux maladies (VIH/SIDA, infections respiratoires), à l’exploitation par des adultes sans scrupules, à la faim chronique et au manque d’hygiène. Elles dorment parfois sous les arbres ou derrière les bâtiments publics. La nuit, elles sont les plus vulnérables », témoigne Madame Furaha, habitante du centre-ville.
Certaines adoptent des comportements de survie extrêmes, troquant des faveurs sexuelles contre un repas ou un abri. Une réalité alarmante, largement ignorée par les autorités.
Des droits fondamentaux bafoués
La Convention relative aux droits de l’enfant (CDE), à laquelle la RDC adhère depuis 1990, garantit à tout enfant :
La protection contre la violence (art. 19)
un niveau de vie suffisant (art. 27)
L’accès à la santé (art. 24)
Une éducation gratuite et de qualité (art. 28)
Une protection spéciale en cas de situation exceptionnelle, comme la vie dans la rue.
Mais ces droits restent lettre morte. Ces filles ne figurent sur aucun registre, ne bénéficient d’aucun accompagnement social et ne sont pas protégées – parfois même persécutées – par les forces de l’ordre.
Silence officiel, mobilisation associative
À ce jour, aucune politique municipale spécifique n’a été mise en place pour répondre à la situation des filles de la rue. Interrogés, certains responsables évoquent un manque de moyens et renvoient la responsabilité aux autorités provinciales.
Une urgence humanitaire et morale
Il ne s’agit plus simplement de pauvreté ou d’enfance abandonnée. Il s’agit de survie, de dignité humaine, de responsabilité collective. Ces filles sont l’avenir de Bukavu, ou ce qu’il en restera si rien n’est entrepris.
Les autorités doivent agir : recensement, prise en charge sociale et sanitaire, accès à l’éducation, centres d’accueil adaptés… mais aussi campagnes de sensibilisation pour que la population cesse de voir ces enfants comme une nuisance.
À 12 ans, une fille devrait être en classe de 6e, jouer dans une cour d’école, rêver d’un métier. À Bukavu, beaucoup errent en haillons, affamées, exposées à la violence.
Leur regard accuse le silence des adultes. Leur situation est un appel à l’action.
Jean de Dieu Akonkwa, volontaire pour les enfants et les jeunes de Bukavu
