
L’abandon scolaire est un fléau qui gagne du terrain dans plusieurs régions de la RDC. Entre pauvreté, instabilité familiale et manque de soutien institutionnel, de nombreux enfants sont contraints de quitter l’école bien avant d’avoir terminé leur parcours. Cette réalité, déjà préoccupante à l’échelle nationale, prend une ampleur dramatique dans le territoire de Kabare, au Sud-Kivu, où l’éducation semble de plus en plus reléguée au second plan face aux urgences de la survie.
À Kabare, les témoignages recueillis révèlent une détresse silencieuse : des enfants quittent l’école pour travailler sur les marchés, dans les champs ou sur des chantiers. Faute de moyens, de nombreux parents se retrouvent impuissants, contraints de choisir entre nourrir leurs enfants et les éduquer. Une équation impossible qui fragilise l’avenir de toute une génération.

Des enfants vendeurs au marché de Miti
Dans les rues de Miti, l’ambiance est animée : des femmes crient pour attirer les clients, des produits sont étalés au soleil. Mais au milieu de cette agitation, une petite voix se fait entendre : « Maman, tomates au bon prix ! » C’est celle de Benjamin, un garçon de 12 ans. Il ne va plus à l’école depuis presque un an.
« Mon père est décédé. Ma mère vend des fruits, des oignons et des tomates, mais ce qu’elle gagne ne suffit pas. Alors je viens ici pour l’aider. Parfois, je gagne 2 000 Francs congolais. On peut acheter un peu de savon ou de farine avec ça », raconte-t-il.
Benjamin n’est pas le seul. De plus en plus d’enfants sont visibles sur le marché, portant des plateaux ou des paniers. Maman Feza, une vendeuse de tomates, observe la situation avec inquiétude :
« Avant, on voyait un ou deux enfants venir ici. Maintenant, ils sont nombreux, même très jeunes. Ce n’est pas normal. On voit dans leurs yeux qu’ils souffrent. »
Quand le travail remplace les cahiers
Binja, 14 ans, travaillait récemment sur un chantier à Kabare-centre :
« On portait des briques. Un jour, une est tombée sur mon pied. J’ai eu mal, mais je suis revenu le lendemain. Si je ne travaille pas, on ne mange pas. »
Claudine, 13 ans, a quitté l’école l’an dernier faute de fournitures :
« L’enseignante me renvoyait souvent : pas de cahiers, pas d’uniforme… J’étais déçue. Toujours la dernière de la classe. Ça me faisait mal ! J’ai fini par rester à la maison. Maintenant, je vends des beignets. »
Et Justin, 11 ans, confie avec espoir :
« Moi, je voulais être enseignant. Je sais encore lire. Parfois, je regarde les enfants passer avec leurs uniformes. Je les envie. »
L’impact psychologique d’un climat d’insécurité
Le psychologue Lucien Bunvikane, lors d’un entretien avec Watoto News, a pointé un autre facteur : l’insécurité persistante dans certains coins de Kabare.
« Ces derniers mois, plusieurs enfants ont été exposés à des scènes de violence, à des déplacements forcés ou à des pertes familiales. Cela génère de graves traumatismes. Certains enfants dorment mal, d’autres deviennent silencieux ou agités. »
Selon lui, ces traumatismes psychologiques s’ajoutent à la pauvreté pour créer une situation explosive :
« Un enfant qui vit dans la peur constante n’est pas capable d’apprendre sereinement. Il est mentalement absent, parfois en état de survie psychologique. »
La faim, un facteur direct d’abandon scolaire
La pauvreté dans plusieurs familles se traduit aussi par des jours sans nourriture. Dans certains ménages, la faim est devenue un compagnon quotidien, au point d’empêcher toute concentration à l’école. Cirhuza, un père de famille habitant le groupement de Bushumba, confie avec tristesse :
« Mes enfants ont toujours quitté l’école à cause de la faim. Il nous arrive de passer deux jours sans rien manger. Comment un enfant peut-il apprendre le ventre vide ? Finalement, deux d’entre eux sont partis à Bukavu pour travailler comme domestiques. Ils sont encore petits, mais ils n’avaient pas le choix. »
Des classes qui se vident, des enseignants découragés
À ce sujet, Mulume Munganga Juges, préfet à l’Institut Miti, explique que la situation est alarmante :
« Vu le contexte sécuritaire incertain qui pèse sur Kabare ces derniers temps, presque toutes les activités tournent au ralenti et la science n’en fait pas exception. La crise économique impacte négativement l’enseignement ; les parents se battent sans fond pour subvenir aux besoins familiaux. Trouver l’argent pour assurer la scolarité de son enfant devient un réel casse-tête. Par conséquent, les enseignants perdent progressivement leur motivation et certains élèves abandonnent le cours. »
Un élève de l’institut Miti, lors d’un entretien avec Watoto News, témoigne la raison de son abandon :
« Notre institution est juste à la route. Parfois, la présence de militaires en tenue nous effraie, tout comme nos enseignants, même s’ils ne peuvent pas l’admettre. Dès qu’on les remarque, on arrête d’étudier et on nous renvoie à la maison. Cette situation nous bouleverse terriblement et affaiblit nos capacités. C’est pourquoi, personnellement, mes parents ont décidé que je reste à la maison jusqu’à ce que la situation sécuritaire soit sous contrôle », témoigne un élève de l’Institut Miti, sous couvert d’anonymat.
Les autorités éducatives appellent à l’action
Pour les autorités éducatives, cette situation nécessite une réponse systémique. Un inspecteur d’enseignement secondaire de la sous-division de Kabare, trouvé par Watoto News, prévient :
« Nous recevons des rapports alarmants. L’abandon scolaire augmente. Il faut des politiques concrètes : matériels didactiques, cantines scolaires, aides aux familles, suivi communautaire. Sinon, nous perdrons cette génération. »
Une jeunesse oubliée, une responsabilité collective
Le phénomène n’épargne aucun coin du territoire, mais à Kabare, il devient particulièrement criant. Derrière chaque enfant qui quitte l’école, il y a une histoire, une souffrance, un rêve mis en pause. Cette crise appelle à une prise de conscience collective, à une action coordonnée pour sauver ce qui peut encore l’être : l’avenir.
Pourtant, le droit à l’éducation est reconnu au niveau international. L’article 28 de la Convention relative aux droits de l’enfant stipule clairement que « les États parties reconnaissent le droit de l’enfant à l’éducation » et s’engagent à rendre l’enseignement primaire obligatoire et gratuit pour tous.
De plus, l’article 18 rappelle que « les parents ont la responsabilité première d’élever l’enfant et d’assurer, dans toute la mesure du possible, son développement », ce qui inclut l’obligation de veiller à sa scolarisation. Et selon l’article 2, ce droit doit être garanti sans aucune discrimination, quelles que soient l’origine sociale, économique ou culturelle de l’enfant.
Dans le contexte actuel à Kabare, ces engagements fondamentaux sont quotidiennement bafoués. Laisser les enfants en marge de l’école revient à compromettre non seulement leur avenir, mais aussi celui de toute une communauté.
Cette enquête s’appuie sur des témoignages et observations recueillis entre le mercredi 7 et le vendredi 9 mai 2025, dans plusieurs groupements du territoire de Kabare, notamment à Kabare-centre, Miti, Katana, Kavumu, Bushumba et environs.
Pascal Marhegane Ki-Moon (PMK) et Yseult Lwango, volontaires pour les enfants et les jeunes au Sud-Kivu
