
Au Sud-Kivu, de nombreux jeunes âgés de 18 à 25 ans, bien qu’encore sous le toit parental, s’engagent dans des relations amoureuses sérieuses mais non formalisées par les coutumes ou la loi. Ce phénomène, souvent mal compris, soulève à la fois des questions sociétales, culturelles et économiques.

Dans les quartiers populaires de la ville de Bukavu comme Kadutu, Bagira ou encore Panzi, il n’est pas rare de rencontrer des jeunes qui, tout en poursuivant leurs études ou cherchant un emploi, entretiennent des relations affectives considérées comme durables. Certains vont jusqu’à présenter leur partenaire à leurs parents, sans pour autant passer par les étapes traditionnelles du mariage coutumier ou religieux.

Un choix assumé ou une contrainte déguisée ?
« J’aime ma copine, nous sommes ensemble depuis deux ans. Mais je ne peux pas parler de mariage maintenant, je n’ai ni travail, ni maison. Pourtant, je reste fidèle à elle », confie Kahasha Emmanuel, 25 ans, licencié en quête d’emploi.
Pour beaucoup, ces relations deviennent une manière de bâtir à deux en attendant que les moyens financiers permettent d’envisager un avenir plus officiel. Mais cette attente peut aussi créer des tensions, parfois perçues par les familles comme un manque de respect des valeurs ou un risque de dérapages moraux.
La voix des parents et de la société
Du côté des parents, les réactions varient. Certains préfèrent «fermer les yeux» tant que leurs enfants respectent certaines limites. D’autres, plus conservateurs, dénoncent une perte de repères.
« Nos enfants vivent comme des adultes sans en être. Ils veulent aimer, mais sans en assumer les responsabilités. Cela nous inquiète », affirme une mère de trois adolescents sous anonymat dans la commune de Bagira.
Loi congolaise et flou juridique
En République Démocratique du Congo, seuls le mariage civil et le mariage coutumier sont juridiquement reconnus par le Code de la famille. Contrairement à une idée répandue, le mariage religieux n’a aucune valeur légale, même s’il garde une forte signification morale ou communautaire. Les relations amoureuses stables et consenties n’ont pas de valeur juridique en elles-mêmes. Toutefois, le droit congolais reconnaît les fiançailles et leurs effets, notamment à travers les articles 341 et 342 du Code de la famille, ce qui peut constituer une première forme de reconnaissance de l’union.

La situation se complexifie lorsqu’une grossesse résulte de ces relations. « C’est à ce moment que le droit de l’enfant entre en jeu, car l’État a l’obligation de le protéger, indépendamment du statut conjugal de ses parents », explique Maître Blaise Mukozi, juriste à Bukavu. Ce flou juridique expose surtout les jeunes filles, qui peuvent se retrouver sans recours en cas de rupture, en l’absence de toute formalisation de la relation.
Ombres et lumières de ces relations
D’un côté, ces unions non formalisées permettent aux jeunes de vivre une vie affective malgré les obstacles économiques. De l’autre, elles exposent à des risques : instabilité émotionnelle, grossesses non désirées, dépendance affective, voire abus.
Mais tout n’est pas sombre : certaines de ces relations se transforment en unions solides et finissent par être officialisées quand les moyens suivent.
Vers un accompagnement des jeunes couples ?
Face à cette réalité, plusieurs acteurs sociaux appellent à plus de sensibilisation sur les droits, les responsabilités et la planification familiale. D’autres militent pour un focus particulier de l’intégration de l’éducation à la vie affective dans les programmes éducatifs (scolaires), afin de permettre aux jeunes d’assumer leurs choix avec maturité.
Ces relations non formalisées chez les jeunes du Sud-Kivu ne sont ni totalement choisies ni entièrement subies. Elles témoignent d’une jeunesse en quête d’équilibre entre modernité, contraintes sociales et réalités économiques.
Sé Fabien Bukuze, Volontaire pour les jeunes et les enfants au Sud Kivu
